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<div class="titre_article">Financement de la construction eurpéénne par la CIA</div>


A la fin des années 1940, le gouvernement américain déclenche la plus importante opération secrète en Europe durant la guerre froide, qui consiste à financer la construction européenne via un organisme privé : Le Comité américain pour une Europe Unie ( American Committee for United Europe, ACUE ). Le Comité américain est financé principalement par les fonds de la [[CIA]], eux-mêmes provenant du département d'état américain. Des sociétés privées comme la fondation Ford participent aussi au financement.


L'objectif de l'ACUE est la création d'une Europe fédérale[[2]] ( Kauffer p48 ), et son action consiste à financer des organismes européens promouvant l'unité européenne tel le Mouvement européen, dont [[Robert Schuman]] fut l'un des présidents, L'Union européenne des fédéralistes (UEF) de Henri Frenay, et le Comité d'action pour les États-Unis d'Europe de [[Jean Monnet]].<saut>


Le Comité américain a été fondée pendant l'été 1948 par deux anciens responsables de l’[[Office of Strategic Services]] (OSS, les services secrets américains pendant la seconde guerre mondiale) : le général William J. Donovan (ancien chef de l’OSS) et Allen W. Dulles (ancien chef des opérations européennes de l’OSS à Berne pendant la seconde guerre et spécialiste des “ covert operations ”, et futur directeur de la CIA en 1953)[[5]] (Grosbois p9). L'ossature du Comité américain est composée de membres des services de renseignements américains, comme par exemple Walter Bedell Smith, vice président du Comité américain, et directeur de la CIA à partir de 1950 [[2]] ( Kauffer p45 )<saut>


Le Comité américain est désactivé en 1960, après que la construction européenne ait débuté avec le traité de Rome de 1957, les dirigeants du Comité jugeant que le processus est correctement lancé. Le Comité aura fonctionné pendant douze ans en réussissant à conserver totalement secret[[2]] ( Kauffer p51 ) les opérations de financement de la construction européenne.



== Objectifs ==


Grâce à l'action du Comité américain, les responsables américains et les donateurs privés espéraient notamment éviter de nouvelles guerres européennes et contrer l'influence du communisme en Europe de l'ouest par la promotion de l'unité européenne[[1]].<saut>


Selon l'historien Rémi Kauffer, « construire l'Europe, c'est remplir un vide continental qui ne profite qu'à Staline, donc, en dernier ressort, protéger les Etats-unis »[[2]] ( Kauffer p48 ).<saut>


En 1950, donc plusieurs années avant le traité de Rome de 1957 ( Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ), la déclaration d'intentions du Comité américain, signée par Donovan et Dulles, décline plus particulièrement trois objectifs[[4]]<br />

- « création d'un parlement représentant les États démocratiques et les peuples de l'Europe libre, avec des pouvoirs effectifs de législation. »<br />

- « abolition des quotas douaniers intra-européens et du contrôle des changes. »<br />

- « garantie uniforme des droits de l'homme et la création d'une Cour européenne pour les faire respecter.<br /> »


== Fonctionnement et stratégies ==


Le Comité américain pour une Europe unie a été créé en 1948 et suspendu en 1960. 


Le Comité américain travaillait de façon étroite avec les responsables américains, particulièrement avec ceux de l'Administration de coopération économique (ECA) et du Comité national pour une Europe libre7.


Le Conseil d'administration était composé de responsables de haut niveau du gouvernement américain, de membres de l'ECA, de célèbres politiciens, financiers et avocats et d'éminents unionistes9,10.


Le Comité américain s'est aligné sur la politique du Département d’État américain, qui évitait de faire pression directement sur les gouvernements européens en faveur du fédéralisme. La stratégie employée fut de financer des organisations européennes dont les objectifs coïncidaient avec les objectifs du Comité. Il ne fut jamais question de manipuler des individus ou des organisations. Le Comité américain cherchait simplement des organismes indépendants, compatibles et complémentaires avec sa propre politique. Les projets soutenus devaient répondre à des critères stricts. Les programmes devaient être concrets et les organismes sélectionnés devaient croire en une progression rapide de l'Europe vers le fédéralisme, plutôt qu'une approche graduelle9.



== Soutien du Mouvement européen ==


En Europe, le Comité a financé notamment le Mouvement européen[[4]] (devenu depuis le « Mouvement européen international »), une organisation parapluie, regroupant différentes associations fédéralistes ou unionistes européennes. Le Mouvement européen assurait la promotion de l'unité européenne et fut présidé par des responsables comme Paul-Henri Spaak et Robert Schuman, qui sont désormais considérés comme des pères fondateurs de l'Europe.


En 1948, le principal handicap du Mouvement européen était un manque de fonds7, et entre 1949 et 1951, l'appui du Comité américain au Mouvement européen fut particulièrement opportun, ce dernier étant proche de la faillite[[1]][[,]][[4]]. Selon Aldrich, l'injection d'environ 3 millions de dollars entre 1949 et 1960 par le Comité américain dans le Mouvement européen aurait permis, par ricochet, de renforcer le soutien de différents projets : la Communauté de défense européenne (finalement rejeté), un parlement européen avec des pouvoirs souverains, et le plan Schuman. Ce dernier était un plan d'intégration des industries lourdes européennes. Ce projet avait l'estime de William J. Donovan car il y voyait un moyen de réconcilier la France et l'Allemagne9, qui s'étaient combattues pendant la Seconde Guerre mondiale. Parallèlement à ces projets, le Mouvement européen cherchait à ébranler la résistance du gouvernement travailliste anglais à la supranationalité.


Une part importante des fonds versés au Mouvement européen a permis de financer le European Youth Campaign, une entité qui a supervisé de nombreuses opérations de publicité pour l'unité européenne, effectuées en direction de la jeunesse[[3]].



=== European Youth Campaign ===


En 1951, Paul-Henri Spaak, président du MEI, et William J. Donovan, président du Comité américain pour une Europe unie, ont la conviction commune que la promotion de l'unité européenne passera par une publicité massive. Au même moment, les soviétiques lancent avec succès leur propre propagande, en ciblant notamment la jeunesse. Les efforts croissants du bloc de l'est atteignent une apogée durant l'été 1951, à l'occasion d'un meeting qui rassemble 2 millions de jeunes du monde entier, et coûte 20 millions de livres sterling[[1]].<saut>


Les services secrets britanniques obtiennent un film du meeting, et John McCoy, haut responsable américain en Allemagne, prend immédiatement conscience de l'importance de ce développement et qu'une riposte est nécessaire. Un membre de son équipe contacte Joseph Retinger, le secrétaire général du MEI, et lui demande si le MEI pourrait mettre sur pied ce genre de propagande. Des fonds supplémentaires considérables seraient remis par le gouvernement américain via l'ACUE sous réserve que cela soit investi dans des actions à direction de la jeunesse. Retinger accepte et avec Spaak, et Andre Phillip, ils planifient le profil de l'European Youth Campaign, une entité qui organisera une très importante campagne de publicité en faveur de l'unité européenne, ciblant spécifiquement la jeunesse européenne[[1]].<saut>


Cette campagne comprend des meetings, des exhibitions, des projections de films, des émissions de radio, des publications[[3]]. Notamment, de 1951 à 1956, 2000 meetings sont organisés[[1]].<saut>

Pour cette opération, Spaak crée un budget spécial, ce qui permet de dissimuler les apports croissants des fonds américains. Le Baron Boel, trésorier du MEI, expliqua en 1953 que la discrétion était nécessaire, afin que les adversaires de l'unité européenne ne puissent pas accuser leurs programmes d'être une création américaine. Pour cette raison, les fonds du Comité américain ne servirent plus au fonctionnement normal du MEI. Grâce à la création de budgets spéciaux, des sommes importantes allouées par les américains n'apparurent plus dans le budget ordinaire du MEI[[1]].<saut>


A cause de l'existence de ces budgets spéciaux, il est assez complexe d'évaluer l'apport américain dans le financement du MEI. Selon l'historien Aldrich, il semblerait que, jusqu'en 1953, l'apport européen et l'apport américain aient été identiques, puis qu'après 1953, la part américaine ait probablement atteint environ les deux-tiers du financement global du MEI[[1]].




== Soutien de L'Union européenne des fédéralistes ==


A partir de novembre 1950, le Comité américain finance secrètement une initiative de l'UEF de Henri Frenay : la création à Strasbourg, en parallèle du très officiel Conseil de l'Europe, d'un Congrés des peuples européens, aussi appelé Comité européen de vigilance.<saut>


D'autre part, le Comité américain soutient l'idée d'une armée européenne, une idée porté par Henri Frenay.<saut>


Henri Frenay ayant échoué à mettre en place la Communauté européenne de défense (CED), projet auquel s'opposait De Gaulle, il jette l'éponge en 1954, et à partir de d'octobre 1955, l'ACUE reporte son soutien sur le Comité d'action pour les Etats-unis d'Europe de Jean Monnet.



== Soutien de Jean Monnet ==


En 1952, Jean Monnet écrit à Donovan : « Votre soutien continuel, maintenant plus crucial que jamais, nous aidera grandement pour la pleine réalisation de nos plans ». Jean Monnet présidait le Comité d'action pour les États-Unis d'Europe. Il préférait les petites réunions et des publications sérieuses à de grands rassemblements et des polémiques. Sa stratégie n'était pas complètement la bienvenue auprès du Comité américain, qui se plaignait qu'elle visait spécifiquement des éléments socialistes au détriment des industriels et de la droite. Bien que les activités de Jean Monnet aient bien été mentionnées dans les rapports sur les actions soutenues par le Comité américain, la documentation sur les liens entre Monnet et le Comité est limitée. Monet était prudent car il craignait les potentiels dégâts politiques que pourraient avoir des révélations sur un financement américain1.<saut>


Selon L'historien Rémi Kauffer, Jean Monnet, décline l'offre d'aide financière directe du Comité américain, préférant que l'argent américain trouve des voies détournées, en finançant par exemple le professeur Henri Rieben, un économiste et universitaire suisse pro-européen. Ce dernier se servira des fonds américains en toute transparence pour fonder un Centre de recherche européen.



== Liens entre les pères fondateurs de l'Europe et la CIA ==


Allen Dulles, vice-président du Comité américain, devient directeur de la CIA en 1953 et le reste jusqu'en 1961. Selon Constantin Melnik, conseiller du Premier ministre français Michel Debré pour la sécurité et le renseignement entre 1959 et 1962, Allen Dulles eut une influence directe sur les protagonistes de la construction européenne, au premier rang desquels Monnet.<saut>


Constantien Melnik déclare : (extrait de Circus Politicus )<saut>


 « Les deux personnes qui ont joué le plus grand rôle en Europe pour financer la politique et les syndicats, c'est Allen Dulles et Irving Brown.» Un jour, Allen Dulles a demandé un rendez-vous au général de Gaulle. « Le Général a été furieux et l'a renvoyé vers Debré. Comme Debré ne s'intéressait pas au renseignement, c'est moi qui l'ai reçu. Allen Dulles et moi avons passé des soirées entières à discuter, Dulles me considérait un peu comme son fils spirituel, mais je donnais raison à de Gaulle qui pensait qu'on ne pouvait être soumis, même avec bienveillance.» Car Dulles fut l'un de ces hommes de l'ombre qui s'attiraient les sympathies dans les milieux les plus élevés. Melnik témoigne: « Dulles estimait avoir sauvé l'Europe à travers les contacts avec les politiques. Et il me citait notamment le rôle de Schuman et Monnet. Oui, Schuman et Monnet avaient des liens avec la CIA.» Le Général en concevait de l'agacement: « De Gaulle voulait que les contacts avec la CIA soient concentrés au niveau des services et que les gens de la CIA cessent de voir directement Monnet et Schuman.»

== Impact du Comité américain pour une Europe unie ==

Entre 1949 et 1951, l'appui du Comité américain au Mouvement européen fut particulièrement opportun, ce dernier étant proche de la faillite16,17,10. Mais, il serait complexe de mesurer précisément quel impact eut l'action du Comité américain sur le processus d'unification européenne. D'une part, le poids des mouvements européens fédéralistes est lui-même sujet à controverse18. Il reste donc possible que même sans l'appui américain, il eut été suffisant pour peser. D'autre part, le Comité américain n'était pas le seul à soutenir l'intégration européenne et le groupe Bilderberg a eu lui aussi une influence19.


De plus, d'une manière plus générale, Alan Milward, historien américain, considère que l'importance des financements en provenance des États-Unis, en particulier dans le cadre du plan Marshall, et notamment ceux destinés à divers groupes et mouvements en Europe, était minime20. Et pour l'historien Rémi Kauffer, les sommes versées par le Comité américain entre 1949 et 1953 étaient « substantielles mais sans aucune mesure » avec celles utilisées par l'URSS pour le Kominform, l'appareil de propagande soviétique17.













{{1|Lien Web|auteur=Richard J. Aldrich|titre=OSS, CIA and European Unity: The American Committee on United Europe, 1948-60|site=Université de Warwick|url=https://www2.warwick.ac.uk/fac/soc/pais/people/aldrich/publications/oss_cia_united_europe_eec_eu.pdf}}


{{2|Lien Web|auteur=Rémi Kauffer|titre=La CIA finance la construction européenne|site=Historia, no 675,‎ mars 2003|url=http://www.comite-valmy.org/spip.php?article516}}



{{3|Lien Web|auteur=Hugh Wilford|titre=The CIA, the British Left, and the Cold War|url=https://books.google.fr/books?id=e4kNqc_p6uYC&pg=PA239&dq=%22European+Youth+Campaign%22&sig=ACfU3U2s1VyfdZq6-7TsGIPACJCALPJWQA&hl=fr#v=onepage&q=%22European%20Youth%20Campaign%22&f=false|date=2003}}


{{4|Lien Web|auteur=Christophe Deloire et ChristopheDubois|titre=Circus Politicus|url=https://books.google.be/books?id=Upmz8uvx2NIC&pg=PT148&lpg=PT148&dq=Constantin+Melnik+Schuman&source=bl&ots=BmPCGriZTD&sig=04f-_jpzO1zRnWVQWN0FHVOS20o&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjC8ubet5DLAhXCXhQKHccuBvMQ6AEIMDAD#v=onepage&q=Constantin%20Melnik%20Schuman&f=false|date=2012|isbn=978-2226238597}}


{{5|Lien Web|auteur=Thierry Grosbois|titre=La stratégie de Ford à l'égard de l'intégration européenne|url=http://www.helsinki.fi/iehc2006/papers3/Grosbois.pdf|date=2006}}